Je suis chrétien. Et athée. Je peux croire en Jésus, mais pas une seconde en sa résurrection, ni en son immaculée conception dans le ventre d'une vierge. Je crois que quand on est mort, on est mort. Bref, je ne crois pas en Dieu.
Mais si j'y croyais?
Cela m'a quelque fois traversé l'esprit: si je croyais en Dieu, je pourrais facilement être curé. En fait, j'aimerais être curé, pour le dénuement, disons l'ascèse, pour la solitude, pour l'importance que prendrait Dieu et la moindre importance que prendrait tout le reste, la mort notamment.
Vous n'allez pas me croire. Jeudi midi, j'ai rencontré au Grand Séminaire de Montréal un jeune séminariste qui va devenir le curé que j'aurais pu devenir si je n'étais pas athée. Je vous jure: ce garçon, c'est moi il y a 40 ans.
«J'ai commencé à vous lire très jeune, m'écrivait-il il y a une semaine ou deux. Je vous ai lu beaucoup durant mes études en littérature française. Aujourd'hui que je suis séminariste, que je suis cette impensable bibite dans le climat actuel de révolte contre l'Église, aujourd'hui je vous lis encore un peu et vous devinez bien que j'ai le coeur déchiré à chaque fois que vous vous emballez contre le catholicisme.» C'était signé Jonathan Guibault.
Je suis allé rencontrer l'impensable bibite au Grand Séminaire. Il a 28 ans avec l'air d'en avoir 18, une tête à foutre le feu à la paroisse, je veux dire aux paroissiennes. On a presque tout de suite parlé littérature. C'est en rédigeant son mémoire de maîtrise sur le journal de Saint-Denys-Garneau, précisément en analysant les efforts du poète pour saisir Dieu, que Jonathan a eu cette révélation «qui a initié sa démarche»: on ne saisit pas Dieu. On se laisse saisir par lui.
Jonathan a grandi à Laval. Parents séparés pas particulièrement pratiquants. Entre 14 et 25 ans, il va à l'église deux ou trois fois par année, étudie en littérature française, couraille beaucoup, lit beaucoup, Proust et de la poésie, Baudelaire, Rimbaud; écrit beaucoup, par orgueil, précise-t-il aujourd'hui, pour me faire complimenter, me faire dire que j'écrivais bien.
Écriviez-vous bien?
Je crois. J'écrivais bien et vide.
Même détaché de l'Église, Jonathan n'a jamais cessé de prier. Tous les jours. Au début, des petites prières naïves qui promettaient à Dieu de ne jamais plus l'achaler s'il exauçait son voeu. Puis des prières nourries par ses lectures. Il pourrait compter sur les doigts d'une main les jours où il est rentré trop saoul, ou avec une fille trop pressée, pour ne pas prier.
Jonathan a 24 ans, une blonde steady qui va le sacrer là pour tomber en amour avec un prof, remplacée par une nouvelle blonde encore plus sérieuse avec laquelle il s'apprête à emménager, mariage, enfants, job d'animateur culturel en vue. La fiancée ne se doute pas combien elle est dans le champ à cette messe de Pâques où elle glisse innocemment à Jonathan: je te regarde, là, tu sais que tu ferais un bon prêtre? Mais pas de chance pour Dieu: tu es à moi...
Todo se pasa, Dios no se muda (Tout passe, Dieu ne change pas), écrit Thérèse d'Avila.
On a fini par arriver au vrai sujet de ma visite. Enfin ce qu'il pensait être le vrai sujet: le pape et les condoms, l'excommunication de la mère de cette fillette de 9 ans, violée et enceinte de jumeaux. J'ai fini par la lui poser, cette question, puisqu'il l'attendait: mais enfin, comment peut-on avoir envie de devenir curé dans cette Église de merde, menée par ce pape de merde?
Il m'a répondu ce que je pensais qu'il me répondrait. Que le pape n'avait pas dit exactement ce que les médias lui avaient fait dire, et que de toute façon, comme pape, il avait à affirmer l'idéal chrétien qui est bien un idéal; on n'est pas rendu là sur le terrain, c'est clair.
Un de vos paroissiens qui a le sida a des relations protégées; il vous en fait part en référant au pape, ajoutant que l'abstinence n'est pas une option pour lui. Lui intimez-vous de ne pas mettre de condom?
Bien sûr que non.
Mais cet idéal chrétien?
Je ne suis pas le pape.
Le Brésil, maintenant. Je suppose que vous allez me dire que l'imbécile qui a excommunié la mère et les médecins qui ont pratiqué l'avortement a été désavoué par l'Église brésilienne...
Oui. Et j'ajouterai qu'il ne connaissait pas son droit canon; l'avortement n'est pas un crime quand la santé de la mère est en danger. C'était clairement le cas ici.
Il m'a répondu aussi qu'il n'était pas du tout troublé par la foire médiatique, les contestations, les apostasies. Il m'a répondu que l'Église, éternelle, avait vécu des moments bien plus troublants, qu'il allait de soi, de toute façon, qu'elle soit persécutée.
J'étais assez d'accord avec tout ça. Pas sur le pape, mais sur le fait que ça n'a rien à voir avec la foi, avec Dieu quand on y croit. Les apostasies, je trouve ça grandiloquent pour rien; et puis quoi, apostasier une foi qu'on n'a pas pour se retrancher des statistiques? Faut être un peu tordu, non?
Je ne suis pas chrétien par les statistiques, mais par ma culture, mon éducation, la démocratie dans laquelle je vis.
Si j'avais 20 ans aujourd'hui? Dans ce monde d'extrême agitation technologique, de star académie, de merde bruyante, je penserais sérieusement à devenir curé. Du moins à étudier pour le devenir. Sept ans à l'abri de la morronerie du monde dans cette bâtisse sévère sur Sherbrooke mais avec du lierre sur la pierre, les grands couloirs, les escaliers, la patine des rampes. Je n'aimerais pas la chambre trop petite - j'ai vu celle de Jonathan - trop petite pour y mettre une vraie table de travail et une bibliothèque, mais j'aimerais qu'il y ait seulement trois ordis et une télé dans toute la bâtisse; j'aimerais qu'on soit seulement 17 étudiants dans cette immensité prévue pour en accueillir 300. Je me sentirais incroyablement privilégié. J'adorerais la chapelle avec ses bancs qui se font face de chaque côté de l'allée centrale, comme si on était dans un petit stade.
J'aurais 20 ans et me sentirais formidablement superflu, hors du temps. Il y aurait ces cours pointus dans cet environnement de pure intelligence. Jamais une vulgarité.
Et il y aurait Dieu, inévitablement. Mais bon, rien n'est jamais parfait.

Commentaires
Clermont
Ça me plaît bien, Stéphane!
Affiché le dim 05/04/2009 - 07:54
Ça me plaît bien, Stéphane! Et on dirait que ça me donne envie d'être curé..., ou, à tout le moins, de continuer à l'être!!!
Salut à toi et aux autres, et à ce séminariste !
unVeilleur
Beau témoignage de foi.. En
Affiché le lun 06/04/2009 - 12:04
Beau témoignage de foi.. En voici un autre d'un "aîné" dans le ministère, l'abbé Raymond Gravel qui fait référence au texte de Claude Lacaille, pme, publié dans le Devoir. Vous n'avez qu'à cliquer sur la mention de l'article pour ouvrir un lien qui vous le présente.
Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur
(B) : 5 avril 2009
Un chemin de croix qui s’éternise…
On entre dans la semaine sainte, une semaine où l’on fait mémoire de l’événement fondateur de la foi chrétienne : la mort-résurrection du Christ. On a beau dire que Christ est ressuscité, cette année, permettez-moi d’en douter! J’ai plutôt l’impression que la passion du Christ avec ses rejets, ses souffrances et ses crucifixions n’est toujours pas terminée.
Où est l’Église dans laquelle j’ai grandi et qui m’a appris l’amour inconditionnel, le pardon, la justice, le partage, l’entraide, la tolérance et l’ouverture à l’autre? Qu’est devenue cette Église que Jean XXIII a voulu rafraîchir par un concile qui permettait toutes les espérances, en reconnaissant aux évêques, à nos évêques, leur rôle de pasteurs pour la portion d’Église dont ils avaient la charge? Combien d’exégètes, de théologiens, de prêtres, de religieux(ses), de chrétien(ne)s engagés ont travaillé avec courage et audace pour adapter l’Église à la modernité?
Que s’est-il passé depuis une vingtaine d’années pour que l’Église catholique se referme sur elle-même et rebrousse chemin en s’éloignant de plus en plus de l’Évangile? Des voix se sont élevées et s’élèvent encore, mais elles sont vite rabrouées et réduites au silence. On assiste impuissamment, d’une part, à des excommunications de croyant(e)s qui ont simplement voulu vivre l’Évangile, et, d’autre part, à des apostasies de chrétiens déçus par un Magistère complètement désincarné et qui se croit seul détenteur de la vérité sur Dieu et sur le monde.
À l’occasion de ce dimanche de la Passion, je vous offre donc, comme réflexion ce très beau texte d’un prêtre des Missions étrangères, Claude Lacaille, paru dans le Devoir de ce vendredi 3 avril, et qui s’intitule : La barque de Pierre aux mains de pirates vêtus de pourpre.
Personnellement, je suis contre les discours de condamnation, les exclusions et les excommunications qui proviennent des autorités de l’Église, comme je suis tout aussi contre les apostasies qui viennent de la base. Pourquoi? Parce que c’est de l’intérieur de l’Église qu’on peut changer les choses. En sortant de l’institution, on baisse les bras et on donne raison aux intégristes qui veulent imposer leurs règles et leurs doctrines qui n’ont rien à voir avec le Christ de l’Évangile. Au lieu d’apostasier, pourquoi ne pas être solidaires de ceux et celles qui croient encore que l’Église peut porter un message d’espérance au monde? Quant aux excommunications, personne, quelle que soit sa fonction d’autorité, ne peut décider d’exclure quelqu’un qui croit vraiment au Christ ressuscité. La conscience d’une personne est sacrée et doit être respectée.
Pour ma part, j’ai laissé la politique pour demeurer prêtre. Même si l’Église me déçoit énormément et que le chemin de croix s’éternise, j’ai quand même l’espérance que nous arriverons au dimanche de Pâques.
Bonne semaine sainte!
Raymond Gravel ptre
Hhai
"Personnellement, je suis
Affiché le lun 06/04/2009 - 16:28
"Personnellement, je suis contre les discours de condamnation, les exclusions et les excommunications qui proviennent des autorités de l’Église, comme je suis tout aussi contre les apostasies qui viennent de la base. Pourquoi? Parce que c’est de l’intérieur de l’Église qu’on peut changer les choses. En sortant de l’institution, on baisse les bras et on donne raison aux intégristes qui veulent imposer leurs règles et leurs doctrines qui n’ont rien à voir avec le Christ de l’Évangile. Au lieu d’apostasier, pourquoi ne pas être solidaires de ceux et celles qui croient encore que l’Église peut porter un message d’espérance au monde?"
Ce que l'abbé Gravel ne comprend pas, c'est que les gens ne sont pas intéressés à "changer l'église de l'intérieur". Comme la grosse majorité des québécois d'un certain âge, il a grandi dans un monde où hors de l'église catholique il n'était pas possible de vivre une vie spirituelle. Mais là aujourd'hui l'offre spirituelle est si diversifiée que les gens n'ont plus à se battre contre des autorités, ils n'ont qu'à aller vers une église plus libérale, vers une autre religion (le bouddhisme et le nouvel âge entre autres) ou vers une pratique privée de leur foi.
Ce n'est vraiment pas de la base que va venir le changement dans l'église catholique, et l'abbé Gravel risque de trouver les prochaines années bien longues si c'est ce qu'il attend. Parce que contrairement à ce qu'il semble croire, le Vatican ne mérite pas qu'on se batte pour sa survie, et l'Évangile va lui survivre.
unVeilleur
Intéressant commentaire Hai.
Affiché le lun 06/04/2009 - 19:52
Intéressant commentaire Hai. C'est tout à fait juste qu'il y a maintenant une foule de possibilités de démarches spirituelles et religieuses qui font que bien des gens n'ont tout simplement pas/plus envie de s'investir dans ce type de regroupement et qu'ils s'en éloignent avec plus ou moins d'éclats ou de fracas, selon les tempéraments et les circonstances.
En autant que je sache toutefois, l'abbé Gravel est un "boomer": il fait donc partie de la génération québécoise qui a connu la rupture avec le statu quo et l'ouverture aux alternatives les plus diverses, venant particulièrement de l'Orient ainsi que les versions hybrides tricottées en Occident qu'on qualifie depuis deux décennies de Nouvel Âge. Il a fait le choix de rester chrétien, en utilisant son 'terroire' pour reprendre une autre expression à la mode, l'Église catholique. Je ne pense pas que son appel à ne pas déserter le bateau soit fondé sur le désir de faire survivre le Vatican mais plutôt sur une espérance que justement la puissance de l'Évangile est capable de transporter des montagnes et de faire s'écrouler des murs vétustes. Si les rebels s'en vont qui brassera la cage?
C'est un choix qui n'est pas le mien mais qui ne me laisse pas indifférent et, venant de quelqu'un de lucide et de profondément engagé, que je trouve très courageux et follement généreux. D'un point de vue œcuménique, c'est-à-dire dans la perception que tous les chrétiens sont profondément déjà 'un' dans le Christ, personnellement je ne peux ni ne veux me désintéresser des efforts des femmes et des hommes qui portent l'Évangile au sein de cette église et qui, au nom de l'Évangile, prononcent une parole prophétique qui appelle à la conversion, à la repentance et au recommencement. Et en cela, même si elles ne font pas les manchettes mondiales, toutes les églises ont besoin d'être décapées périodiquement du verni des certitudes complaisantes et de la poussière des habitudes. "Ecclesia semper reformanda" l'Église a constamment besoin de se renouveler.