Au monastère où j'ai passé quelques jours pour décrocher il y a peu de temps, j'ai fait la connaissance de soeur Lucie, l'une des deux soeurs hôtelières. L'autre qui m'avait accueilli la veille m'avait averti que, le matin, c'était une soeur plus âgée qui était en service. Selon ses dires, cette soeur plus âgée "aimait bien jaser avec les nouveaux". Elle voulait dire: les hôtes qui venaient à leur monastère pour une première fois.
Ce matin-là, après avoir assisté à l'un des offices, je me suis rendu compte que j'avais laissé ma clé à l'intérieur de ma chambre verrouillée. Je n'avais pas le choix, il me fallait l'aide de l'hôtelière. Celle-ci, bien gentille, m'avait alors prêté un double de la clé, me rassurant en me disant que ce n'était pas grave et que je n'étais pas le premier à qui ça arrivait.
Une fois ma clé récupérée, je suis retourné la voir pour lui rapporter le double. C'est alors que nous avons commencé à jaser. Elle parlait de sa vie, de son choix de devenir religieuse à 21 ans (elle en avait maintenant 83). Je lui posais des questions sur la clôture et sur la règle du silence auxquelles étaient soumises les soeurs de ce monastère. Elle me dit qu'elles pouvaient sortir sans problème quand elles devaient sortir, notamment pour leurs rendez-vous. Selon elle, des cloîtres dont on n’a JAMAIS le droit de sortir, ça n’a jamais existé. Moi qui croyais que le cloître signifiait être enfermé jusqu'à la fin de ses jours, sauf en cas de maladie ! Même chose pour le silence, je m'étais toujours imaginé qu'il leur était interdit de parler en tout temps, sauf en cas de force majeure ou pour les relations avec le monde extérieur. « Si on a quelque chose à dire à une sœur, on le fait, on ne s’empêche jamais de parler ! C’est juste qu’on mène une vie contemplative et qu’on ne va pas parler pour placoter ». Encore une fois, des monastères où il est interdit de prononcer le moindre mot, ça n’a jamais existé selon ses dires. « Autrefois, on renforçait la règle du silence avec des choses qui n’avaient pas d’allure, comme porter un bâillon, mais les choses qui n’ont pas d’allure finissent toujours par disparaître. Quand quelque chose n’a pas d’allure, ça finit par tomber, ça disparaît. Quand j’en vois qui sont mariés depuis des années, que ça ne marche pas, parfois même que c’est l’enfer, mais qui restent ensemble parce qu’ils disent "on est mariés, c'est pour la vie"... Voyons donc ! Quand ç'a pas d'allure, faut que ça finisse ! »
Sa verve et son esprit vif m'ont convaincu que c'est à elle que j'avais parlé au téléphone la semaine précédente pour réserver une place au monastère. Quand je lui avais demandé, pour m'en assurer, si ce monastère de femmes accueillait les hommes, elle m’avait répondu : « On prend autant de risques avec les femmes qu’avec les hommes ! ». Cette réponse m’avait plu. C'était le genre de réponse de soeur Lucie.
Le lendemain matin, j'avais encore affaire à la réception après la messe de l'Annonciation pour rendre le livre de la Liturgie des heures que sa collègue de l'après-midi avait eu la gentillesse de me prêter. Mais sœur Lucie n’allait pas me laisser partir comme ça.
« Voilà le livre que sœur Monique m’a prêté pour que je puisse suivre les offices avec vous. Merci !
- Laissez-le ici sur la table. Vous avez une belle voix. »
Pourquoi me dit-elle ça ???
« Merci, vous êtes gentille. Mais pas autant que le prêtre de ce matin.
- Ben moi, je trouve que oui. Vous êtes sur votre partance, vous nous quittez aujourd’hui ?
- Oui, je pense que l’autobus passe devant votre porte vers 13h30.
- Ben vous viendrez pour laisser votre clé et dire bonjour. En tout cas, vous êtes habité.
- Qu’est-ce que vous voulez dire ?
- Vous êtes habité par l’Esprit. Vous transpirez la foi. C’est évident, ça se voit.
- Ah oui ? Pourtant, y’a des fois où c’est pas du tout ce que je sens.
- Le sentiment, c’est pas important. C’est pas de sentir qui compte. Ce qui compte, c’est de vivre dans l’amour. Et de continuer sa pratique. Même quand on sent rien. Il y a eu plein de saints qui n'ont jamais rien senti. Quand on sent rien, c’est souvent dans ce temps-là que notre foi est la plus forte.
- … (que pouvais-je répondre à cela ?)
- Y’a une prière que je dis souvent et que tu (elle est passée soudainement du vouvoiement au tutoiement) peux dire dans ce temps-là : Seigneur, j’ai la foi, mais augmente ma foi.
- Wow ! C'est beau ce que vous me dites-là. Merci sœur Lucie !
- C’est ça. Retenez que l’important, c’est pas de sentir. Seigneur, j’ai la foi, mais augmente ma foi. Pis vous avez une belle voix. »
Elle revient avec ma voix… Je commence à comprendre.
« Euh… sœur Lucie, c’est pas moi qui chante dans la chapelle pendant les offices. C’est l’autre monsieur. » L’autre hôte de sexe masculin chante un peu lors des offices, c’est lui qu’elle avait entendu et elle a cru que c’était moi. Elle ne me complimentait pas sur ma voix quand je parle, mais sur ma voix quand je chante. Je comprenais enfin.
« Ah… Je pensais que c’était vous.
- Vous savez, des fois, je me demande si je crois vraiment ou si ce n’est pas plutôt que je VEUX croire.
- Si tu veux croire, c’est que tu as la foi. La foi, c’est ça. »
Son téléphone a sonné à ce moment-là, il y avait quelqu’un à la porte dehors. Je la quittai, un peu déçu. Ses mots m’avaient rassuré sur ma foi, mais comme elle s’était trompée pour ma voix, peut-être s’était-elle aussi trompée sur ma foi ? Tout de même, ce qu’elle m’avait dit allait me rester longtemps dans la tête. Voir la foi comme la volonté decroire plutôt que comme une croyance inébranlable m’ouvrait toute une nouvelle perspective. J’ai toujours su que la foi n’excluait pas le doute et qu’elle était confiance plus que croyance, mais je n’avais jamais formulé ni envisagé les choses comme sœur Lucie l’avait fait.
Je n'ai parlé à soeur Lucie que quatre fois, dont une au téléphone, moins de trente minutes au total. Mais si je devais retourner à ce monastère et apprendre que soeur Lucie avait quitté ce monde, ça me ferait quelque chose.
Wow, si on veut croire, c'est qu'on croit! Ton histoire me fait un peu penser à "celui qui s'abaisse sera élevé, celui qui s'élève sera rabaissé", dans le sens où quand on vit la foi, parce qu'on le veut et sans s'en rendre compte, c'est la foi humble, authentique.
Commentaires
Etudianteindigne
Wow, si on veut croire, c'est
Affiché le dim 12/07/2009 - 21:57
Wow, si on veut croire, c'est qu'on croit! Ton histoire me fait un peu penser à "celui qui s'abaisse sera élevé, celui qui s'élève sera rabaissé", dans le sens où quand on vit la foi, parce qu'on le veut et sans s'en rendre compte, c'est la foi humble, authentique.