
Jean-François R...
professeur de théologie et de sciences des religions, engagé dans des pratiques interculturelles, avec une concentration particulière du côté amérindien, où dialogue spirituel rime pour moi avec solidarité.
Le 9 juin, j’étais à Québec, où j’avais le plaisir d’être reçu par le CAPMO, (Carrefour d’animation et de participation à un monde ouvert). Je m’y étais rendu pour présenter le Forum mondial théologie et libération (FMTL), qui avait eu lieu en février à Dakar, Sénégal, dans le cadre du Forum social mondial (FSM).
On m’avait dit que les gens du CAPMO étaient particulièrement intéressés par la place de la théologie dans le cadre du FSM. Intéressés de quelle manière, à partir de quelles questions précisément, j’en ignorais tout, mais avec plaisir je me suis prêté au jeu de faire état du Forum mondial théologie et libération (FMTL), de son historique, de son évolution, des perspectives qui s’y développent.
Rappelons – ou précisons – que le FMTL est un rassemblement de théologiennes et théologiens du monde entier, majoritairement de l’hémisphère sud (Amérique latine, Afrique, Extrême-Orient), qui se produit une fois par deux ans : Porto Alegre (Brésil, 2005), Nairobi (Kenya, 2007), Belém (Brésil, 2009), Dakar (Sénégal (2011). Le FMTL est né de l’intention de tenir un événement de théologie dans le cadre du Forum Social Mondial. Il a donc lieu en même temps et au même endroit. Cette année, le FMTL se voulait complètement intégré au FSM.
Parmi les traits qui caractérisent le FMTL, mentionnons la place du paradigme altermondialiste, qui est nouvelle en « théologie de la libération ». Le slogan du FSM « Un autre monde est possible », prend une résonance particulière dans une réflexion théologique chrétienne. Le FSM invite les théologiens et théologiennes classiques de la libération à déplacer leurs perspectives, dans le projet d’une « théologie planétaire ». À titre d’exemple, la question des relations avec les Indigènes s’est enrichie de l’apport africain; la question de la terre est posée de manières multiples par les ressortissants d’Asie et d’Afrique. L’expression rituelle est aussi marquée par ce partage intercontinental. Le FMTL cherche aussi à développer une méthodologie adéquate dans une théologie à la fois planétaire et contextuelle.
Rappelons aussi – ou précisons – que le FSM est un rassemblement international altermondialiste, qui se déroule depuis 2001, en réaction au Forum économique de Davos, qui est un forum très fermé. Il s’agit d’« un débat démocratique d’idées » (site internet du FSM) auquel sont conviés des personnes et organisations du monde entier participant, chacune à sa manière. On veut inventer une alternative au modèle social, économique et politique néolibéral. Au FSM, on croit que les enjeux sociaux sont interreliés : entre eux et à l’échelle locale-planétaire : droits des femmes, des enfants, des migrants, des minorités, promotion des cultures, éducation, libertés fondamentales, préservation des écosystèmes, économies solidaires, entre autres.
La théologie contextuelle, pour qui? par qui? pourquoi?
Voilà donc tout ce que je venais présenter aux gens du CAPMO. Né d’un projet de pastorale sociale, cet organisme du quartier Saint-Roch est maintenant séculier, et la plupart de ses participants sont des militants séculiers, dont un bon nombre ne s’identifient pas personnellement comme chrétiens. Et ces gens avaient souhaité entendre parler d’un forum de théologie...
Je me permets de mettre en sourdine ce que je leur ai dit, pour rapporter plutôt ce qu’ils ont dit. Ce que je leur ai dit transparaîtra de toute façon dans la séquence de leurs questions et commentaires.
« Le FSM, on le connait, certains d’entre nous y ont déjà participé. On comprend bien ses buts, son importance. Mais la théologie? Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans? »
Quelqu’un précise la question :
« La théologie, on a une vague idée de ce que c’est. Ça a à voir avec la religion, n’est-ce pas? Ce qui nous échappe, c’est « ‘théologie contextuelle’ ». Qu’est-ce que c’est, de la théologie contextuelle? »
« Est-ce que la théologie contextuelle est faite par des spécialistes? Qui est habilité à faire de la théologie contextuelle? »
« J’essaie de me figurer à quoi cela ressemble, faire de la théologie contextuelle. D’accord, je comprends maintenant que cela se fait nécessairement à partir d’un contexte spécifique. Je comprends que cela ne nait pas nécessairement d’une question religieuse, mais bien plus souvent d’une situation ressentie comme une souffrance collective, comme une injustice, comme une violence. Je comprends aussi que cela se fait en groupe. Qu’est-ce que cela serait, faire de la théologie, dans ce cadre? »
Faisant quelques pas de plus, une femme demande :
« Est-ce que cela serait, par exemple, le fait qu’un groupe de militants essaie de mieux comprendre un problème social face auquel ils sont impliqués? Et qu’en faisant cela, ils se demandent si leur foi a quelque chose à dire face à ce problème? Ou est-ce que ça serait fait quand des gens, face à ce problème, essaient de voir comment la Bible, ou l’Église, ou la religion, sont en partie responsables de ce problème? Ou encore, est-ce que ce serait fait quand des gens essaient de voir si on ne pourrait pas avancer dans la résolution de ce problème en cherchant une manière différente de comprendre Dieu, la Bible, la religion? »
Nous venions de surprendre cette femme en flagrant délit de théologie.
« Pour moi, la religion n’apporte que des problèmes. Ce que vous faites en théologie contextuelle, je le fais dans ma militance. Je ne vois pas en quoi il est nécessaire de faire de la théologie pour faire cela! »
« Je suis militante ouvrière, mais je viens d’une famille bourgeoise. Je suis totalement à contre-courant de certaines valeurs de ma famille. Mais j’aime les gens de ma famille. Une militante devrait-elle haïr les riches? Puis-je aimer les gens de ma famille? En ai-je le droit? Est-ce que je me trahis en les aimant? »
« Le mouvement social n’est pas homogène. C’est une mosaïque. Dans cette mosaïque, j’ai ma place comme indigène du Mexique. Chez nous, on vénère Pacha Mama, la Terre Mère, qui nous fait vivre. Je vis ici à Québec et je n’essaie pas d’être quelqu’un d’autre, et je ne demande pas aux autres d’être comme moi. Pour moi, c’est bien que des théologiens participent au mouvement social. Nous avons tous une contribution à apporter. Tous les jours, je dis : Gracias a la vida que me ha dado tanto! – Merci à la vie, qui m’a tant donné! »
« C’est positif que des théologiens fassent autre chose que ce qu’on est habitués de voir de la part des religieux. Moi, j’ai laissé tomber tout cela il y a longtemps, car ça m’a fait beaucoup souffrir. Mais si des gens proposent autre chose que tout ce qu’on m’a dit pendant des années, alors je dis, c’est tant mieux! »
Cette soirée a été pour moi un fabuleux exercice de théologie contextuelle, avec un groupe a priori improbable pour un tel échange. Des gens qui ont très peu d’intérêt, sinon aucun, pour tout ce qui se désigne d’ordinaire par le mot « théologie », cette affaire de spécialistes, perçue comme une défense de la doctrine. La théologie contextuelle leur est apparue comme un autre éclairage possible sur leur vie, sur leurs luttes, sur leur réunion. Une pratique qui n’a pas à être celle de tout le monde : après tout, l’art engagé doit-il être pratiqué par tout le monde? Doit-il même intéresser tout le monde? Pourquoi est-il pertinent? Pourquoi est-il stimulant? En quoi est-il nécessaire?
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Commentaires
Cocotte
J'ai eu deux cours avec
Affiché le ven 26/08/2011 - 06:44
J'ai eu deux cours avec Jean-François Roussel et je peux dire que c'est vraiment intéressant. Merci Jean-François!
Simon le Zélote
Surprenant. Et fascinant !
Affiché le sam 01/10/2011 - 15:07
Surprenant. Et fascinant !