Éditorialistes
Pierre Goldberger

Pierre Goldberger

Haïti chérie ! Kenbé la !

Pasteur, formateur et intervenant communautaire, responsable des ministères en français de l’Église Unie.

 
J'avoue que j’ai trop d’ami-es Haïtiens à Montréal et en Haïti pour ne pas avoir le cœur en miettes dès qu’il s’agit du sort, des épreuves et du deuil des Haïtiens. Je bats retraite loin à l’intérieur pour ne pas hurler comme un chien. Alors, moi qui suis douillettement au chaud, je ne peux sonder l’ampleur du chagrin, de l’anxiété et de la révolte de ce peuple chéri frappé de tant de maux, à qui tout a été enlevé et qui reste grand dans le désastre. D’ailleurs, improbable, comme dans l’Évangile, ce sont mes ami-es Haïtiens qui m’encouragent.
 
Comme cette tape dans le dos, de Jean-Claude, en passant, mine de rien: «Allez vieux, Kenbé la! – tiens bon, courage!».
 
C’est comme Lazare, ce mort-vivant, sorti des catacombes, meurtri, puant la mort (eh oui, lisez le texte, c’est une histoire pour adulte), et qui viendrait consoler ceux qui pleurent et s’affligent.
 
C’est ce sujet-là qu’il nous faut aimer et respecter. Il nous apprend à marcher, à re-vivre.
 
Car de toutes façons, quelles que soient les approches et les remèdes proposés, il nous faut garder les Haïtiens et Haïtiennes comme sujets - et non objets - de nos prières, de notre solidarité, de notre accompagnement et de notre respect. C’est la clé de toute reconstruction, de toute Résurrection.
Lors des trois ou quatre premiers jours qui ont suivi la mise au tombeau de Port-au-Prince, avant l’arrivée de toute aide, ce sont les récits et les témoignages de solidarité, d’entraide, de gens aux mains nues, sans eau ni nourriture, fouillant inlassablement les décombres pour en extraire les blessés, les survivants, rassembler les enfants éperdus, partager le peu qu’ils avaient et récupéraient, qui ont donné le ton. Un Peuple sonné, frappé, mais non brisé. Digne. Kenbé la! nous ont-ils dit, au milieu de la  mort. 
 
Certains journalistes et leurs chaînes d’information ont gardé leurs filtres du Nord. Faut-il s’en surprendre? Comment mettre la vue de gens cherchant à grand risque à sortir de la nourriture des ruines des supermarchés écroulés sur le compte de scènes de pillage? Cela fait plus de deux siècles que les Haïtiens, avec une inlassable ingéniosité, récupèrent tout ce qui peut se récupérer des miettes que leur laissent les puissants, les coloniaux, les militaires, les leaders corrompus, les mesures d’ajustements structurels de la «communauté internationale», bref, les décideurs de remèdes à vous tuer. Sauver ce qui ce qui est possible pour vivre, c’est la résilience et l’instinct de vie qui embraye. Kenbé la!
 
Des bousculades et des violences, il y en a eu certes, mais passées en boucle à la télé. Un officier brésilien de la Minusta (ONU) déclarait: «Il y avait beaucoup plus de violence à Port-au-Prince avant qu’après le séisme».
 
C’est ce changement de regard, d’attitude, de relations, de manière de penser Haïti qu’il nous faut opérer. Rien de durable ne se fera sans cela. Sans notre propre conversion - éthique, morale, spirituelle - de pays aidant dans nos relations à Haïti, à sa reconstruction et à sa résurrection, nous ne ferons que recommencer le pire: imposer les solutions qui nous arrangent, nous ressemblent et nous profitent. Vous en doutez? Un rapport au Congrès états-unien s’est félicité que pour chaque dollar d’aide en Haïti, 84% revenait au pays donateur sous forme d’achat de biens et services! Une «aide» qui appauvrit, désarticule et saigne un pays, est un clou et une croix, pas une main tendue.
 
Outre ce phénoménal mouvement de compassion, de générosité, d’entraide pour Haïti - qu’il nous faut nourrir pour le long terme -, nous pouvons imaginer non seulement qu’il se travaille des plans de reconstruction mais qu’il se mitonne aussi de savants calculs pour savoir comment profiter «de cette vente de feu» et qui fournira à grand prix le ciment, l’ingénierie, la machinerie lourde ou légère, bref, tout ce qui pourra retirer des décombres un juteux 84% des sommes investies pour la reconstruction.
 
Cynisme? Que non! Plutôt un appel à la conscience et à la vigilance. Adressé à la diaspora, aux Églises et à la société civile. Depuis au moins une vingtaine d’années, les gouvernements des pays riches, dont le Canada, n’ont cessé de désapprendre l’aide au développement, du moins l’aide «non liée», celle qui fonctionne pour le bien du pays et non pour celui du donateur. Naomi Klein que nous avons évoqué dans un précédent billet, dans son ouvrage The Shock Doctrine, démontre avec force exemples, l’existence d’un «capitalisme du désastre» qui profite des moments de crises, de détresses et de chaos extrêmes, pour imposer des solutions néolibérales qui profitent aux investisseurs et non aux peuples frappés et impuissants. Le choc de l’ouragan Katrina a permis à ce capitalisme du désastre de déplacer des milliers de noirs pauvres, de démanteler le réseau d’écoles publiques au profit d’écoles payantes privées, de fermer des établissements de santé. De même, après le Tsunami, on a chassé des populations côtières vivant de la pêche pour s’approprier leurs terres et bâtir des luxueuses installations hôtelières et touristiques.
 
C’est pourquoi, pour Haïti, les Églises et ONG de développement responsable et durable parlent de «Plan Marshall», c’est-à-dire d’un réinvestissement constant, en boucle, dans les ressources humaines et vivrières en Haïti, basé sur le respect et la prise de décision par les Haïtiens et Haïtiennes. Cela nous force, au Canada, à reprendre une nouvelle forme de partenariat avec la communauté haïtienne susceptible de nous guider, et de reprendre sur de nouvelles bases notre accompagnement des forces vives émergentes en Haïti pour réapprendre le développement  et la reconstruction.
 
Lorsque Lazare sortit de la caverne où il avait été enseveli, titubant, enrobé de bandelettes de mort qui l’empêchaient de se lever et d’avancer, Jésus dit à ceux venus l’entourer: «Déliez-le! et laissez-le aller libre!»
 
Passé nos réflexes de charité, est-ce trop nous demander?

 

Paru dans Aujourd'hui Credo Vol 57 No 3 - Mars 2010