Éditorialistes
Stéphane Gaudet

Stéphane Gaudet

Haïti : « C’est la volonté de Dieu. »

Membre de l'Église Unie depuis 2004.

 

Même si les collines
venaient à s’ébranler,
même si les montagnes
venaient à changer de place,
l’amour que j’ai pour toi ne changera jamais,
et l’engagement que je prends d’assurer ton bonheur restera inébranlable.
C’est moi, le Seigneur, qui te le dis,
Moi qui te garde ma tendresse.
 Esaïe 54, 10.
 
J’entendais aux nouvelles un Québécois d’origine haïtienne dire au journaliste qui l’interviewait que ce qui s’est passé en Haïti « est la volonté de Dieu. Si ça n’avait pas été la volonté de Dieu, ce ne serait pas arrivé. »
 
Dans son blogue du 13 janvier, l’équipe éditoriale de Cyberpresse citait un rapport publié en 2009 pour le Laboratoire national du bâtiment et des travaux publics d’Haïti, rapport qui déplore l’«impréparation» du pays face à un tremblement de terre d’une telle magnitude. Pourquoi cette insouciance ?  Essentiellement une « méconnaissance  de la réalité de la menace sismique en Haïti » et la croyance en « un ‘Bon Dieu bon’ préservant [Haïti] de tous les risques et désastres naturels. »
 
Le télévangéliste américain Pat Robertson, qui avait vu la colère de Dieu dans la dévastation de la Nouvelle-Orléans et les événements du 11 septembre 2001, attribue maintenant les malheurs d’Haïti à un pacte avec le Diable que ce peuple d’esclaves aurait conclu il y a deux siècles pour les aider à les libérer des Français. Ce serait la raison pour laquelle, selon Robertson, les malheurs ne cessent de s’abattre sur la perle des Antilles depuis son indépendance.
 
Moi-même, quand j’étais petit, croyais en un Dieu tout-puissant aux commandes de tout. Ma mère m’avait expliqué Dieu en me disant que « c’est lui qui nous contrôle ». À cette époque où la science-fiction était à la mode et qu’il y avait plein de séries télévisées dans le genre, le mot « contrôle » évoquait pour moi l’image de la salle des commandes d’un vaisseau spatial ou d’une base lunaire. Je m’imaginais donc Dieu assis devant une immense console pleine de voyants lumineux, appuyant sur des boutons, tirant sur des leviers, observant le monde sur de multiples écrans. Il contrôlait tout, nous y compris. Tout ce qui arrivait, tout ce qu’on faisait, c’était en fait lui qui tirait les ficelles derrière.
 
Avec une telle conception de Dieu, je comprends les athées d’être devenus incroyants. Si on croit que c’est Dieu qui nous a tiré indemne d’un accident de voiture dans lequel il y a eu des morts, pourquoi Dieu n’était-il pas aussi avec ceux qui sont décédés ? Pourquoi ne les a-t-il pas sauvés eux aussi ? Si on prie Dieu pour obtenir un emploi et qu’on l’obtient, pourquoi Dieu n’a-t-il pas exaucé la prière des autres candidats qui ont prié eux aussi avec la même sincérité et désiraient cet emploi tout aussi ardemment ?
 
Des événements tel le séisme en Haïti nous obligent à reconsidérer nos façons de voir Dieu. Non, ce n’est pas Dieu qui a fait trembler la terre de Port-au-Prince. Ce n’est pas Dieu qui a déchaîné les vents de Katrina sur la Nouvelle-Orléans, ni le tsunami de 2004 sur l’Océan Indien. Ce n’est pas Dieu qui a mis une tumeur dans le cerveau de ma mère, qui a causé la mort de mon cousin cette année. Ce n’est pas Dieu non plus qui m’a sauvé d’un accident routier qui semblait inévitable ni qui m’a donné mon emploi. Dieu n’est ni la cruelle déité qui fait tomber les malheurs sur l’humanité, ni un Père Noël qui fait pleuvoir sur nous les bénédictions si nos prières l’agréent et qu’on parvient à infléchir sa volonté en notre faveur.
 
Quand survient un malheur comme celui d’Haïti, Dieu souffre autant que les victimes et est à leurs côtés. Et il se réjouira avec l’humanité si celle-ci parvient à trouver un moyen de prédire les séismes, ou de guérir le cancer. Dans Genèse 1,1, Dieu ne crée pas tout à partir de rien, il est le Dieu qui met de l’ordre, organise le chaos originel. Ce travail n’est pas fini, il continue de nos jours, raison pour laquelle nous de l’Église Unie affirmons notre foi en un Dieu « qui a créé et qui continue à créer ».
 
Déjà au XVIIIe siècle dans son Candide, Voltaire dénonçait la croyance en un Dieu tout-puissant et qui ferait tout concourir au bien en prenant pour exemple le tremblement de terre de 1755 qui anéantit Lisbonne et fit 60 000 morts. Les théologies traditionnelles faisant de Dieu un être omnipotent et omniscient ne tiennent plus de nos jours. Des théologies contemporaines comme la théologie du Process ou même une théologie radicale comme celle de l’évêque épiscopalien américain John Shelby Spong cadrent mieux avec ce que nous savons en 2010 de la vie, du monde et de son fonctionnement.
 
Si c’est Dieu qui est à l’origine du séisme de Port-au-Prince, si Dieu a accablé d’une telle catastrophe le peuple qui est déjà le plus déshérité de l’hémisphère, alors Dieu est mon ennemi.
 
Et si Dieu avait le pouvoir d’empêcher ce qui s’est passé mais ne l’aurait pas fait, alors il n’est pas Dieu.
 
Voilà les pensées toutes personnelles que cette horreur suscite en moi, sans aucune prétention à la vérité autre que ma vérité. De toute façon, personne ne peut prétendre vraiment connaître Dieu et ses desseins, et Dieu est au-delà de tout ce qu’on peut en dire. Cela ne nous empêche pas de réfléchir.

 

 

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Commentaires

Merci pour votre réflexion

Merci pour votre réflexion Stéphane. Je l'ai lue déjà depuis un moment mais je ne savais que dire. Elle campe bien les questions qui jaillissent en de semblables circonstances.  Face à l'énormité de ce qui s'est passé, face à la lourdeur de ce qui se déroule constamment sur la planète et dont nous ne sommes pas conscients, pour moi le silence s'impose. Silence de la tristesse, de l'incrédulité, de la colère, de la perplexité... Silence d'une lamentation, d'une prière...

 

Je ne suis pas un 'fan' de l'évêque Spong non plus que de ces courants théologiques qui font la promotion d'une religion post-moderne - on devrait parfois même dire post-Dieu - afin de rendre le religieux 'acceptable' à la rationnalité contemporaine. Il me semble qu'en fait on scie alors allègrement la branche sur laquelle on est assis. Sur le terrain du quotidien, avec tout un chacun, ces hautes voltiges académiques ne passent pas la rampe, du moins à ce que j'ai constaté.

 

Cyberpresse du 19 janvier nous offre la réflexion de Jacques Gauthier intitulée : Haïti, Dieu et le mal. Ces propos rejoignent la piste que j'essaie d'emprunter pour ainsi dire en tremblant pour, non pas comprendre, mais à tout le point faire face à de telles circonstances. Il dit: " Ma foi en l'Incarnation du Christ me dit que le seul lieu où Dieu se tient est là où l'homme vit et meurt. Il ne se tient pas en haut, mais en bas, sous les décombres du tremblement de terre, avec l'enfant qui souffre. Dieu n'est pas venu pour supprimer la souffrance, ni même l'expliquer, écrivait Claudel, mais il est venu la remplir de sa présence dans le Christ."

 

J'y trouve une brèche de lumière : à défaut de sens du moins d'espérance.