Éditorialistes
Denis Fortin

Denis Fortin

C’est l’été… Et que restera-t-il de tous nos efforts ?

pasteur suppléant à l'Église Unie Saint-Pierre de Québec
 
Voici quelqu’un qui a fait son travail avec sagesse, science et succès : que reste-t-il de tout son travail et de tout l'effort personnel qu'il aura fait, lui, sous le soleil ? C'est à un autre qui n'y a pas travaillé qu'il donnera sa part. Cela aussi est vanité. (Qohélet 2, 21)
 
Ces paroles quelque peu cyniques du philosophe de la première alliance nous parviennent dans un contexte estival où l’insouciance et la légèreté sont à l’ordre du jour. Dans la chaleur exceptionnelle des dernières semaines, je fredonne le fameux Summertime [cliquez pour écouter] (*) extrait de l’opéra Porgy & Bess de Gershwin devenu un classique du jazz américain, et me demande en voyant les textes (+) s’il convient de développer un thème si « sérieux » pour la circonstance. Mais après un moment d’hésitation, j’en suis venu à la conclusion qu’au contraire, c’était peut-être le meilleur contexte pour aborder cette réalité plutôt angoissante de l’éphémère de notre existence, de cette futilité de toutes nos réalisations qui s’évaporeront littéralement telle la rosée à l’heure de « notre » passage. Car en ce temps d’été, alors que la vie est facile et semble couler de source, alors que la nature florissante et l’abondance du labeur humain sont pour ainsi dire palpables (les poissons bondissent et le coton est haut) et nous donnent confiance en l’avenir, il est aussi bon de ne pas s’engloutir dans la jouissance ni de se bercer dans l’autosatisfaction de nos bons coups. Car cela aussi est vanité.
 
Le bouddhisme invite ses adeptes à garder la conscience intime de l’impermanence de toute chose. Autre tradition religieuse, même constat. En fait, toutes les réalités cohabitent : le joie et la peine, la satisfaction et l’incertitude, l’accomplissement et l’inachevé, la vie et la mort. Le souffle qui nous anime n’est nôtre que pendant qu’il nous traverse. Au gré des circonstances toujours imprévisibles, nous passons d’un état à l’autre. L’identité humaine, aussi solide nous paraît-elle dans notre perception usuelle de nous-mêmes, est en fait tout sauf solide ou permanente. Notre santé, les biens que nous avons ou ceux que nous convoitons, notre respectabilité sociale, nos capacités intellectuelles et physiques, notre savoir faire, toutes choses bonnes en elles-mêmes, n’ont de valeurs réelles que sur la toile de fond du plan divin, de l’ordre ultime des choses qui se donne à saisir moment après moment pour qui est vigilant.
 
Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage… Qui m'a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? C’est ainsi que le texte de Luc présente justement le rabbi de Nazareth, Jésus le sage, docteur des cœurs et des âmes tout autant que des corps, refusant de se faire « coincer » dans l’illusion de l’avoir et des conflits et injustices qui découlent inévitablement de la convoitise, et cela qu’on ait beaucoup ou peu. Le texte ne se prononce pas sur le bien-fondé de la demande, mais la parabole qu’il propose et la mise en garde qui la précède, clarifient amplement l’enseignement que nous offre Jésus à l’instar des grandes figures spirituelles de l’histoire. Attention ! Gardez-vous de toute avidité ; ce n'est pas du fait qu'un homme est riche qu'il a sa vie garantie par ses biens.
 
C’est l’été et la vie est facile, dit la berceuse. Tout comme nous recevons l’été avec reconnaissance et émerveillement, nous sommes invités à recevoir les jours de notre vie et ce qu’ils apportent comme un don de Dieu. Nos projets comme nos accumulations sont transitoires et ne peuvent constituer une fin en soi. Peu importe la quantité de ce que nous croyons ou aspirons posséder, c’est l’attitude du cœur qui est déterminante. La finale de la parabole est comme la transposition de la réflexion du Quohélet dans le contexte du ministère de Jésus : Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l'aura ? ” Voilà ce qui arrive à celui qui amasse un trésor pour lui-même au lieu de s'enrichir auprès de Dieu. » Que reste-t-il de nos efforts? S’ils ne sont intégrés par la foi au Christ ressuscité, au plan d’amour, de compassion et de solidarité de Dieu, il n’en restera rien.
 
Y a-t-il raison de se lamenter? Non, aucune, bien au contraire. Car si nous adoptons par la foi le point de vue de Dieu sur nous-mêmes, si nous cherchons dans la communion de l’Esprit du Christ le sens et la valeur de l’histoire de nos vies – humble maillon de la grande histoire de l’humanité - cette vanité se transformera en un abandon joyeux, un lâcher prise libérateur, le saut de la foi qui traverse la mort, la confiance en cette grâce aussi inconditionnelle qu’imméritée. Accueillant ainsi le salut i.e. l’intégrité plénière qui ne repose ni sur nos performances personnelles ni sur nos succès matériels, nous pourrons alors vraiment relaxer, goûter l’instant présent, nous laisser bercer dans les bras maternels de Dieu, qui nous chantera cette berceuse Summertime dans chaque instant de notre existence.
 
Un de ces jours, tu te lèveras en chantant
Puis tu déploieras tes ailes et tu te réfugieras dans le ciel
Mais d'ici là il n'est rien qui puisse te faire du mal
Avec papa et maman à tes côtés alors chut, petit bébé, ne pleure pas…
 
Alors, enrichissons-nous par la foi auprès de Dieu. Cela durera pour les étés d’éternité. Amen.
 
 

 

(+)

Lecture du livre de l'Ecclésisaste (Qo 1, 2; 2, 21-23)

Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste. Vanité des vanités, tout est vanité !
Un homme s'est donné de la peine ; il était avisé, il s'y connaissait, il a réussi. Et voilà qu'il doit laisser son bien à quelqu'un qui ne s'est donné aucune peine. Cela aussi est vanité, c'est un scandale.
En effet, que reste-t-il à l'homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ?
Tous les jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son coeur n'a pas de repos. Cela encore est vanité.
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Évangile de Jésus Christ selon Luc 12, 13-21

Du milieu de la foule, un homme demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. »
Jésus lui répondit : « Qui m'a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? »
Puis, s'adressant à la foule : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d'un homme, fût-il dans l'abondance, ne dépend pas de ses richesses. »
Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont les terres avaient beaucoup rapporté.
Il se demandait : 'Que vais-je faire ? Je ne sais pas où mettre ma récolte.'
Puis il se dit : 'Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j'en construirai de plus grands et j'y entasserai tout mon blé et tout ce que je possède.
Alors je me dirai à moi-même : Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l'existence.'
Mais Dieu lui dit : 'Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l'aura ?'
Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d'être riche en vue de Dieu. »

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Prédication offerte à l'Église Unie Saint-Pierre de Québec, le 1er août 2010.