Éditorialistes
Denis Fortin

Denis Fortin

Œcuménisme made in Québec : notre « cabane » au Canada

pasteur de l'Église Unie du Canada

 

 
... j'ai ouvert une porte devant toi que personne ne peut fermer. Apocalypse 3,8

 

Dans son essai intitulé L’espèce fabulatrice, l’écrivaine Nancy Huston avance que la fiction est le propre de l’homo sapiens. La conscience du passage du temps et de la mort force en quelque sorte l’être humain à construire un sens à sa vie, à trouver une signification à son existence personnelle et à percevoir une orientation sinon une finalité à « l’histoire » du monde. Identités nationales et ethniques, croyances religieuses et philosophiques, idéologies politiques, sociales ou économiques, en bout de piste tout repose sur ce besoin impérieux de faire sens. 
 
Il n’est ni possible ni souhaitable d’éliminer les fictions de la vie humaine. Elles nous sont vitales, consubstantielles. Elles créent notre réalité et nous aident à la supporter. Elles sont unificatrices, rassurantes, indispensables. On a vu qu’elles servaient au meilleur comme au pire… Tout ce qu’on peut faire, c’est essayer d’en choisir des riches et belles, des complexes et nuancées, par opposition aux simples et brutales… La vie a des Sens infiniment multiples et variés : tous ceux que nous lui prêtons. Notre condition c’est la fiction; ce n’est pas une raison de cracher dessus. À nous de la rendre intéressante.  [L’espèce fabulatrice, Leméac 2008]
 
Venu d’Europe en terre d’Amérique, le récit chrétien a enluminé les aspirations coloniales et servit de caution morale à des comportements d’exploitation et de sujétion qui n’avaient rien de morale, une évidence maintenant. Il est intéressant de noter qu’il y a 100 ans, à Édimbourg, c’est le mouvement missionnaire qui a perçu la nécessité d’un changement en profondeur dans la « narration » de l’Évangile. Car cela n’a pas de « sens » d’annoncer Christ dans la suspicion et l’hostilité : les différences entre chrétiens tiennent davantage à des « fictions » développées au fil du temps, d’autant plus dangereuses et destructrices que transmises comme un dire inaltérable, indispensable sous peine de damnation. L’essentiel du récit évangélique n’est pas et n’a jamais été là. Car la vérité du récit ne réside pas tant dans son énoncé que dans la relation à soi, aux autres et au Tout Autre qu’il suscite, dans son potentiel d’évocation voire d’invocation.
 
Du terme grec ‘oikos’ - maison - dérive ‘oikouménè’ - la terre habitée. Ce mouvement dit ‘œcuménique’ de chrétiens engagés sur le terrain a  renouvelé la narration de l’Évangile annoncé au quatre coins du monde : celui de l’unité préexistante des humains en Christ, Dieu avec nous, don d’amour et de guérison pour toute la terre habitée. Depuis lors, partout dans notre monde, des hommes et des femmes à la suite de Jésus de Nazareth privilégient le Sens qui les unit sur celui qui les divise.
 
100 ans plus tard ici au Québec, à quoi ressemble notre oikos, notre « cabane » au Canada? Quels enjeux propres à notre terroir sollicitent notre réceptivité et notre audace?  Comment construisons nous en commun un témoignage à l’Évangile qui fait Sens pour nos contemporains? Comment racontons-nous, par les paroles et les gestes, le récit d’un amour fou, immense, divin, un amour qui inclut tous et chacunes? Œcuménisme made in Québec, à la fois conscient et fier des traditions dont il provient, et capable d’abandonner courageusement ce qui en elles est sclérosé et mortifère. Par l’Esprit divin, nous le croyons et le confessons, le grand récit du monde continue de se raconter; à travers les siècles la Parole retentit et le Sens jaillit dans la diversité des expressions, à la fois notre unité et notre mission. Y’a de quoi faire. Mettons-nous résolument à la tâche.

 

Paru dans Aujourd'hui Credo Vol 57 No 1- Janvier 2010